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Vous ne connaissez pas Daaphnée. Mais ce n'est pas grave, parce qu'il existe beaucoup de Daaphnées, et que chacun d'entre nous, hélas, en a croisé une un jour dans sa vie... Vous savez, cette prof un peu pimbêche, qui virait facilement hystérique et se vengeait du désordre de sa classe au travers de notes injustes - sans compter qu'il ne valait mieux pas être une jeune fille fraîche et jolie dans ses cours, car Daaphnée professe le même penchant que la méchante Reine à se mirer dans les miroirs flatteurs, et n'hésite pas à abuser de son pouvoir pour se venger, fût-ce de la simple supériorité d'une jolie jeunesse. Oh, quand elle pose, avec satisfaction un "3" à une copie qui en vaut 12, elle ne songe pas qu'elle détourne la notation de sa fonction première, qui est d'apprécier la valeur de l'élève. Il lui suffit d'assouvir, comme les plus petits esprits, sa soif de réparation...
Perso, ma première Daaphnée, je l'ai rencontrée à Rouen. J'avais 17 ans, je sortais d'une famille plus que modeste et j'étais entrée dans l'église Sain-Ouen, où une répétition avait lieu pour un concert du soir. Il devait bien y avoir 80 choristes, et j'étais si impressionnée de ce que j'entendais que j'ai osé demander à la dame en fourrures, assise à côté de moi et qui avait parlé pendant toute la répétition, le nom du morceau. Elle avait laissé tomber un regard de haut en bas vers moi, s'était visiblement demandé s'il convenait de me répondre, puis avait fini par lâcher, avec tout le mépris possible, que c'était "le requiem de Mozart, évidemment !" avant de se retourner (de peur d'être contaminée par mon ignorance ?) vers ses amis...
Les Daaphnée sont ainsi. Pire que Finkielkraut, elles sont assises sur l'agréable sentiment de leur supériorité, attestée par des diplômes qui sont pour elles (comme le prix de Conservatoire pour Morel, dans la Recherche) le bâton de Maréchal de l'intelligence - alors que ce ne sont, en fait, que des attestations de présence. Je ne veux pas dire que les études ne soient pas des gages de culture, au contraire. J'ai la plus grande admiration pour les érudits - mais j'ai remarqué que les esprits les plus étincelants, les professeurs les plus savants, les diplômés les plus brillants sont souvent des personnes de grande valeur morale - qu'elles sont d'une simplicité sans égale, et cherchent avant tout à partager leur savoir. Daaphnée, elle, considère son savoir comme Sarkozy ses amis du Fouquet's. Une façon de se prémunir contre les mains sales du peuple, si celui-ci avait l'idée saugrenu de s'approcher de la culture, voire même d'en revendiquer l'accès. Quelle horreur ! Daaphnée ne consent qu'à parler qu'au bac + 5, et encore, n'est-ce pas, pas n'importe lesquels. Les esprits choisis par elle devront, avant tout, faire allégeance, et la flatter agréablement.
j'ai rencontré Daaphnée chez Assouline, et bien entendu j'ai fait un grand détour pour ne pas fréquenter cette agréable personne. Mais elle s'est déchaînée, accablant des internautes comme Lavande de son mépris, professant une coquetterie sans borne pour les machos qui croisent (et ils sont nombreux, hélas) dans les couloirs de la République des Livres, et surtout tentant d'imposer silence à toutes les voix discordantes, dont la mienne. Au moment de l'affaire DSK, (elle était évidemment convaincue de l'innocence et de l'excellence de ce dernier, professait la hauteur de la "séduction" française entre les sexes, honnissait les sales féministes et coquetait de plus belle), comme j'évoquais la figure de victime de Diallo, elle ne sut plus que glapir "taisez-vous, Clopine, taisez-vous !" Ce qui, je dois le confesser, m'a légèrement échauffé les oreilles. Non mais...
Depuis, elle me vomit d'une haine féroce. Cette haine lui déforme tant les traits qu'on croirait une figure d'Ensor, comme celle-ci :
Mais ce risque d'être caricaturale ne pèse pas bien lourd, pour Daaphnée, devant la folie de la détestation qui la saisit, dès qu'il s'agit de moi. IL faut
absolument qu'elle se répare de ma présence sur cette planète, et surtout de ce que je représente, qui est à l'opposé de ses certitudes, de son élitisme, de sa pratique de la coquetterie. Elle
m'appelle "la gardeuse d'oies", ou "la fermière" -ce qui est pour elle la plus grande des insultes...
Pauvre Daaphnée ! J'en viens presque à la plaindre, tant cette "haineuse" se dévoile facilement, et tant sa rage est impuissante, pour de vrai. D'un autre côté,
elle peut m'être utile - car il existe tant de Daaphnées qu'on peut utiliser ce matériau, même boueux, si l'on veut témoigner de son temps. La Haineuse - il me semble que, dans la
Femme Rompue, Simone de Beauvoir donnait la parole à une représentante du genre, dans un monologue frisant la folie. Un jour, peut-être me risquerais-je à en faire de même pour la Daaphnée qui me
hait ? Si j'ai du temps pour ça, évidemment.