Mes visiteurs ont le nez creux : effectivement, l'endroit où nous avons abouti ce jour-là, Clopin et moi, n'est pas précisément celui qu'on choisirait
habituellement pour abriter des amoureux, puisqu'il s'agit d'un ancien cimetière, plus précisément un ossuaire du moyen-âge.
C'est un terrible témoignage de la peste noire, qui ravagea l'Europe dans les années 1350, et eut de funestes conséquences : non seulement on brûla quelques
tziganes et juifs qui avaient le simple tort de l'être, ce qui rendait commode de les accuser, non seulement les habitants crurent qu'il s'agissait du début de l'apocalypse biblique, non
seulement une crise économique s'ensuivit, mais encore la terreur qui s'empara des survivants renforça leurs sentiments religieux, étouffa leur esprit d'aventure et leur capacité
d'épanouissement : à eux les flagellations, les meurtres rituels donc (car bibi j'appelle ainsi les bûchers réservés aux juifs, aux relapses et aux "égyptiens") et le sentiment non pas
tragique mais morbide de la vie.
L'Aître Saint-Maclou, qui est inscrit aux Monuments Historiques, est le témoignage le plus étonnant de cette sinistre époque. Et paradoxalement, c'est un des plus
paisibles endroits de Rouen. Une petite entrée obscure, un porche bas, une petite porte à droite : vous pénétrez dans une cour carrée magnifique d'harmonie, où, sur un ou deux étages,
sur un soubassement de pierre, l'ancien ossuaire aligne des bâtiments de toute beauté, avec pan de bois sculptés. Le calme qui y règne, et fait penser fugitivement à un couvent, fait oublier à la
fois la rue Martainville, le brouhaha du clos Saint Marc et de ses marchés, les voitures qui tournent en rond dans le quartier. La proportion des façades et des élévations est si harmonieuse que
la première impression que l'on reçoit, en y pénétrant, est celle d'un calme appelant à la méditation.
La surprise est donc grande quand, regardant de plus près les pans de bois, vous y voyez sculptés tous les attributs de la mort : ici c'est un fossoyeur qui veille
sur des os blanchis. Là, un cercueil avoisine une omoplate... Sur chaque colonne des bâtiments ouest et est, c'est une guirlande macabre qui accueille les visiteurs : tous les personnages de
l'époque, hommes, femmes, riches ou pauvres, sont entraînés dans une danse à deux temps, dont le partenaire n'est autre qu'un squelette...
Nous nous sommes pourtant assis là, sous l'ombre des marronniers (ou sont-ce des tilleuls ? Ah, il faudra que j'y retourne, pour vérifier !), et avons longuement
parlé. Clopin connaissait l'endroit, bien sûr, mais je voulais lui raconter la signification particulière qu'il revêtait pour moi. J'ai en effet, à un certain moment de ma folle jeunesse, rempli
mon frigidaire grâce à l'argent gagné en posant comme modèle à l'Ecole des Beaux-Arts de Rouen - qui se situe précisément à l'Aître Saint Maclou. Cette cour gravillonnée, ces bâtiments qui
avaient vu la grande peur de la peste noire, avait donc recueilli également mes tout petits tremblements à moi. Les cris désespérés des pestiférés, dont on pouvait regarder l'écho figé sur toutes
les poutres, s'étaient depuis longtemps tus. Mais mes petits chuchotements de trouille (car se mettre nue devant un public, fut-il aussi respectueux et studieux que les sages étudiants en
art de Rouen, est tout sauf facile) avaient eux aussi résonné dans ce si bel endroit...
L'aître Saint Maclou n'était donc pas si mal choisi, s'il s'agissait de nous mieux connaître, Clopin et moi, et surtout d'entamer cette conversation qui, ma foi,
m'a tout l'air ne pas être encore terminée entre nous... Je vous épargnerai le souvenir de nos propos, car les conversations amoureuses sont insipides, sauf pour leurs auteurs, bien sûr. Qu'il
vous suffise de savoir que Clopin, devant les macabres sculptures, me demanda tout-à-coup "si j'avais envie de mourir ?", et que, le regardant, je n'ai pu m'empêcher de rire et de répliquer
"alors là, il n'en est pas question"... Et c'était sans doute la meilleure réponse à faire devant les témoignages des pauvres dépouilles qui avaient été apportées, il y a si longtemps, à l'aïtre
Saint Maclou. Car la vie est bien courte, mais elle peut être si jolie, ma foi...
Pour finir, je voudrais juste ajouter que l'aître Saint Maclou est pour moi un lieu de passage, une sorte de frontière invisible, rouennaise et à usage
interne . Non seulement parce que c'était là que la vie reculait devant la mort, mais parce que, de nos jours, c'est une sorte de limite entre le Rouen encore vivant, populaire, besogneux et
quotidien, et le Rouen des visiteurs, des bâtiments historiques et des commerces de luxe. Le centre ville de Rouen, en effet, et surtout son coeur piétonnier, est certes parfaitement restauré...
Mais il a été vidé de sa substantifique moelle. Les magasins qui s'y alignent sont tous du même modèle : les restaurants avoisinent les innombrables marchands de fringue, les quelques
boulangeries qui tiennent le coup n'en sont plus vraiment : ce sont des fromenteries qui servent surtout de mauvais sandwiches aux touristes, et les petites boutiques des ruelles piétonnes
vendent toutes sortes de marchandises qui sont surtout des "cadeaux", du type que l'on offre à Noël : jouets en bois, coutelleries, chappelleries certes, mais rien de quotidien. Je défie un
rouennais, même avisé, de trouver dans le coeur de ce Rouen-là l'épicerie ou la supérette qui lui vendra un paquet de lessive, la boucherie-charcuterie qui lui proposera du museau-vinaigrette ou
un marchand de légumes présentant des pommes de terre. Pour trouver ces humbles produits, il devra remonter jusqu'à la place Saint Marc et la rue Armand Carrel...
Il reste qu'imaginons que vous soyez à la recherche, en plein centre de Rouen, d'un endroit à la fois paisible et peu fréquenté (sauf certains jours, l'été,
mais là c'est comme partout), où vous pourriez entamer une longue conversation avec quelqu'un... Alors, je vous en prie, entrez dans la cour de l'Aître Saint Maclou. Je crois même que j'y ai
laissé, pour toujours, comme un petit bout de moi, qui doit traîner encore par là. Un petit bout d'ombre : il y en a tant, dans cet endroit, que mon propre lambeau a bien le droit de s'y ajouter,
non ?